Exploration - Production | - Russie

Une journée pas ordinaire ... en Arctique

Etre embarqué un peu plus de cinq semaines sur un navire océanographique russe de 1975, faire bouillir l'eau que l'on boit, manger quotidiennement des patates et des saucisses, et se laver à l'eau tiède, ne fait en général pas envie à grand monde. Et pour­tant, quand je suis rentré, j'ai cru percevoir, chez les collègues auxquels je racontais mon périple, une certaine dose d'envie...

L'explication tient certainement dans le récit d'une journée ordinaire en arctique. A vous de juger : A 9h00 l'hélicoptère MI8 décolle du Mikhail Somov, géant d'acier fatigué, glacé et rouillé de 130 mètres de long pour un tirant d'eau de plus de 9 mètres.  Direction les terres François-Jospeh, pour une cartographie des glaciers, et un sondage d'épaisseur de glace. Après une heure de vol l'archipel est en vue. Si les visiteurs sont rares, le grand décorateur ne s'est pas trompé. Le bleu du ciel tranche avec la blancheur immaculée et une féerie de pics abrupts où s'entrelacent des glaciers dévalant vers une mer glacée de banc s'offre à nous. Nous atterrissons par 80° de latitude Nord et procédons aux sondages sur un des glaciers cartographiés au radar qui nous permettront, peut être, de percer les secrets de la genèse des icebergs. Pendant le vol retour nous identifions quelques uns de ces monstres dérivants et allons y installer une balise Inmarsat qui nous permettra d'étudier leur dérive. Le bleu marine de l'eau tranche avec la blancheur de la glace, et, si la plupart des icebergs sont tabulaires et moins impressionnants que leur grands cousins de l'antarctique, ils n'en demeurent pas moins très spectaculaires. Le lendemain nous volerons sur les glaciers de Nouvelle Zemble, au bleu turquoise profond, dont les formes crevassées sculptent des arabesques. Mais pour l'heure, après s'être réchauffés avec la traditionnelle soupe à la betterave (et les non moins traditionnelles saucisses), c'est d'un autre volet de l'expédition qu'il s'agit : l'étude sous marine des ridges, ces barrières de glaces qui se forment lorsque deux étendues de glaces dérivantes, pouvant atteindre jusqu'à 2 mètres d'épaisseur chacune, entrent en collision. Les tailles de ces ridges peuvent alors atteindre plusieurs dizaines de mètres, et une bonne connais­sance de leurs formes, de leurs caractéristiques et de leur com­portement est indispensable pour le dimensionnement des supports flottants de production.

Pour une bonne compréhension du phéno­mène, rien de tel qu'une investigation directe, c'est à dire de passer une combinaison étanche, un masque facial, et de s'immerger dans le trou découpé à la tronçonneuse dans une épaisseur de 1,5 mètre de glace. Si le froid est saisissant, le paysage est à couper le souffle, et pourtant il n'y a rien à voir en dehors de l'immensité blanche, sous marine. L'eau est d'une limpidité extraordi­naire, jamais entrevue dans aucune mer au monde. L'enchevêtrement de blocs de glaces fait penser à un immense tétris sous marin, à l'équilibre étrange. Quelques méduses aux formes insolites se laissent porter dans le courant, compagnes incertaines d'un moment de rêve en bleu. On se laisserait volontiers griser par l'immensité sous-marine, mais la ligne de vie se tend, avec la régularité d'un métronome, rappelant au plongeur qu'il n'est que toléré ici. 

Une première plongée sous la banquise, cela se fête, et cela fatigue. Au moment de fermer le hublot de la cabine, le regard est happé par la beauté magique des presques-couchers de soleil arctique, couleur sang et bronze. Beau et dur comme l'univers environnant.

Tandis que l'oeil reste accroché à la magie de l'instant, trois formes pataudes mais souples, débonnaires mais inquiétantes, viennent attirer l'attention. Maman ours blanc et ses deux fils se rapprochent du Somov, nullement impression­nés par sa taille, ni par l'effervescence à bord que provoque leur visite. Sautant de bloc en bloc, avec plus d'agilité que leur formes lourdes ne pourraient le laisser croire, ils rendent visite au bateau. Seuls leurs rugissements rappellent au passager bien protégé sur l'acier que le gros nounours blanc est le plus grand fauve, et un cruel prédateur.

La nuit sera bonne, et, si le confort est som­maire, les standards de travail d'une autre époque, et les conditions extrêmes, la convivia­lité et la bonne humeur qui règnent à bord com­pensent beaucoup de choses. L'expédition est un succès : Total aura lié d'excellents contacts avec l'AARI (Arctic and Antarctic Reseach Insitute), nous comprenons un peu mieux l'environnement hostile des latitudes extrêmes, et nous nous posons plus clairement les bonnes questions sur les contraintes de développement du champ de Shtokman. A titre personnel, cette mission, je devrais dire « expédition », restera professionnellement et humainement inoublia­ble. J'y aurai découvert un univers insoupçonné, des paysages magnifiques, le courage et la solidarité des scientifiques et des marins russes. 

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