-

Raffinerie de Donges: 100 ans d'histoire

La raffinerie de Donges est aujourd'hui la deuxième de France. Le résultat d'une longue histoire industrielle dont l'origine remonte à la présence américaine lors de la Première Guerre mondiale.

 

Une activité pétrolière héritée des Sammies

Le 6 avril 1917, le Congrès américain vote très majoritairement pour l'entrée en guerre. Moins de trois mois plus tard, le 26 juin, les premiers contin­gents débarquent dans le port de Saint-Nazaire, en l'occurrence la 1ère di­vision d'infanterie américaine, tout juste créée. Et ces premiers «Sammies » n'arrivent pas seuls.

Une impressionnante logistique se met en place autour des neuf camps installés dans la ville portuaire où les soldats utilisent ses précieuses infras­tructures, notamment les ateliers des Chantiers de la Loire qui serviront à assembler des centaines de locomo­tives arrivées en pièces détachées des États-Unis. On y fabriquera aussi des obus grâce aux forges de Trignac.

vue des entrepôtsMagasins et entrepôts de stockage, gare de triage et nouvelles voies fer­roviaires, création d'une station de pompage à Trignac... Les grands tra­vaux sont lancés, et ce sont essentiel­lement des soldats noirs et des pri­sonniers de guerre qui s'attellent à la tâche.

À Donges, «les Américains établirent un petit camp, près de la Mariais, en bordure du chemin de grande com­munication de Nantes à Saint-Na­zaire», raconte Émile Gabory dans le livre Les enfants du pays Nantais et le XI' corps d'armée (1923). On y trouve «un parc pour gaz asphyxiants, à la limite de Donges et de Montoir, près de la Loire, et un camp plus impor­tant non loin du bourg. Ils créèrent une voie ferrée à travers les prairies de la Loire, en commencèrent une seconde dont les travaux furent inter­rompus par l'Armistice.»

Bien sûr, le chemin de fer passait déjà par là. La Loire, le train, des terrains nus à proximité de Donges comptant moins de 3 000 habitants - ouvriers, agriculteurs et pêcheurs-, tout était réuni pour installer ici une base logistique.

Donges avant guerre

Autrement dit, un appontement sur la Loire et un dépôt de pétrole de plusieurs réservoirs pour alimenter le front.

«Les achats de terrains en bordure de Loire se firent d'octobre 1917 à dé­cembre 1918 au nom de la société Paul Paix & Ci», pour une superficie de 47 ha», peut-on lire dans les archives d'Armand Morvan, maire de Donges de 1945 à 1959 (il fut par ailleurs di­recteur-adjoint à la raffinerie).

L'activité pétrolière continuera de se développer à Donges après-guerre. La société Paul Paix deviendra la Compagnie occidentale des produits du pétrole (COPP) en 1919.

 

 

 

Les bases d'un port mondialisé sont posées

 

En 1919, le site de la Compagnie occidentale des produits du pétrole compte dix réservoirs, des installa­tions de mélange, des oléoducs im­mergés et plusieurs appontements. Les Américains ont contribué à po­ser les bases d'un port mondialisé: outre ces installations pétrolières, une activité charbonnière voit le jour à Donges pendant la guerre, car le port de Saint-Nazaire, où le minerai arrive par train, est engorgé par l'af­flux de matériels et outillages pendant le conflit.

Finalement, le poste charbonnier de Donges sera abandonné, car il fait de l'ombre à l'activité du port de Saint-Na­zaire qui retrouve ses capacités après la guerre. Autant dire que la création d'un port de commerce réunissant toutes les activités de l'aval et l'amont de l'estuaire n'est pas encore dans les esprits! Il faudra attendre 1966 pour que naisse le port autonome, et c'est à Montoir-de-Bretagne qu'un terminal charbonnier sera installé.

Quoi qu'il en soit, l'industrie pétro­lière, elle, prospère à Donges. Le pre­mier tanker y a accosté en 1919. L'Uta Carbonne apporte 7 000 tonnes de fioul lourd provenant des États-Unis, entreposé dans les bacs en bordure de Loire. Le British Empress, lui, ap­porte en octobre de la même année, 8 000 tonnes d'essence d'Abaden, en Iran, où un complexe pétrolier avait vu le jour en 1910.

En 1921, est créée la Société Gé­nérale des Huiles de Pétrole (SGHP) «par la fusion de diverses sociétés ayant des intérêts communs: Société navale de l'ouest, Anglo-persian oil et Société Georges Lesueur & fils», écrit Armand Morvan. Le site va pas­ser à la vitesse supérieure.

 

Coup d'envoi du raffinage au début des années 30

 

1930 Donges

Deux usines sont créées. Mais le développement est stoppé avec l'entrée en guerre de la France. En 1940, les Allemands s'emparent des installations qui deviendront la cible des Alliés.

Le 30 mars 1928, l'Assemblée natio­nale vote la loi qui marque la nais­sance de l'industrie française du raffi­nage des hydrocarbures. Deux usines sont alors implantées à côté des en­trepôts de la SGHP.

La Société des consommateurs de pétrole regroupant des compa­gnies de navigation et de chemins de fer naît en 1932 et met en service, le 27 juillet, un équipement de raffi­nage américain de pointe: la batterie Foster-Wheeler. Puis en 1933, l'Alsa­cien Pechelbronn (fabricant d'huiles de graissage) s'installe à Donges.

 

PechelbronL'usine Pechelbronn-Ouest démarre, en 1935, une unité de «topping-cracking-reforming», tandis que la Société des consommateurs de pétrole ins­talle une deuxième batterie.

 

 

 

L'entrée en guerre va stopper le dé­veloppement du site. Le 8 juin 1940, le dernier chargement de brut arrive à Donges à bord du Krosforn. Le 18 juin, tandis que le général de Gaulle lance son appel depuis Londres, les socié­tés dongeoises Consommateurs et Pechelbronn arrêtent les installations et se préparent à brûler les réserves, sur ordre de l'armée française, mais elles n'en auront pas le temps : le 21 juin, les soldats allemands entrent dans Saint-Nazaire, puis Donges. Aussitôt, ils réquisitionnent les réser­voirs et les installations de raffinage.

En 1941, plusieurs attaques de la Royal Air Force (RAF) détruisent par­tiellement les installations pétrolières: en mai, quatre réservoirs de mazout sont incendiés; en septembre, une station de remplissage est détruite, et une nouvelle attaque survient le 12 décembre, menée par quatre bombardiers-torpilleurs anglais.

 

guerre

La commune en bord d'estuaire de la Loire n'en a malheureusement pas fini avec la guerre. Jusqu'en 1944, Donges sera la cible de neuf bombar­dements alliés et un allemand...

En 1939, le site traitait 320000 tonnes de brut. En 1949, après la fusion entre les sociétés Pechelbronn et Consom­mateurs qui deviennent les Raffine­ries françaises de pétrole de l'Atlan­tique (RFPA), c'est 677 000 tonnes qui sont traitées, et 1,3 million de tonnes en 1952.

Ce développement industriel inci­tera à construire un bourg «en dur» à 1 km au nord, au milieu des terres agricoles. Pour accélérer le reloge­ment de ses salariés, le directeur de la raffinerie de l'époque, Jacques Riboud, crée la Société d'études et d'équipements pour la construction (Seec), et lance la construction du quartier de Trélagot avec l'aide des «Castors».

«Ça a tellement bien marché que, lorsque Donges a été terminé, ça me faisait mal au cœur de disperser cette société. J'ai donc demandé au conseil d'administration d'Antar de reprendre à mon compte la Seec, racontera Jacques Riboud plus tard. C'est comme ça que je suis devenu constructeur créateur urbain.» Car suite à cette expérience, Jacques Riboud devint urbaniste, réalisant plusieurs nouveaux quartiers à taille humaine, notamment en région pari­sienne, dans les années 60!

À la raffinerie, la modernisation est en marche avec l'installation de nou­velles infrastructures et de nouvelles techniques : distillation atmosphé­rique, raffinage d'huiles de graissage, séparation par centrifugation, installa­tion du craqueur catalytique Thermo-for, récupération des gaz, installation d'unités de prétraitement...

En quelques décennies, le petit vil­lage de pêcheurs a donc connu un destin atypique. «Il n'y a que deux villes en France qui ont été dépla­cées après-guerre: Oradour-sur-Glane et Donges», rappelle François Chéneau, le maire actuel de la com­mune, passionné d'histoire. Mais le bourg de Donges a aussi la particula­rité d'avoir été déplacé deux fois!

 

La raffinerie n'a cessé de prendre de l'ampleur

Des décennies de développement économique ont fini par mêler le sort de la petite ville à celui du site pétrochimique.

La Société Antar-Pétroles de l'Atlan­tique a vu le jour fin 1954, par la fusion d'Antar, spécialisée dans la vente de lubrifiants automobiles, et des Raffi­neries françaises de pétrole de l'Atlan­tique. Deux ans plus tard, c'est la crise du canal de Suez: l'Égypte bloque le canal, entraînant la coupure des approvisionnements en pétrole. L'acti­vité de la raffinerie chute brutalement, on rationne le carburant en France à partir de fin novembre. Et pour ne rien arranger, un violent incendie éclate à la raffinerie le 31 décembre 1956, causant d'importants dégâts!

Au tournant des années 60, le site va se diversifier dans la pétrochimie. Les installations se modernisent avec le reformeur catalytique Houdry, la création de l'unité d'extraction des hy­drocarbures aromatiques, une autre de distillation sous vide, et le chan­tier du topping grande capacité ouest (Tgco) est lancé.

 

Vern

En 1965, Antar fait construire la raf­finerie de Vern-sur-Seiche, près de Rennes, qui sera reliée à Donges par un oléoduc de 93 km. Un autre oléoduc est construit pour relier la centrale thermique de Cheviré, et une nouvelle unité de topping-reforming est mise en service en 1971. Six ans plus tard, Antar et Elf-Erap fu­sionnent.

Dans le giron du groupe Elf Aqui­taine, Donges poursuit son développe­ment. C'est l'ère de l'automatisation et de nouvelles unités voient le jour avec le projet Grand Donges: la DEE, seule distillation à économie d'énergie en France, la craqueur catalytique, le vis­coréducteur, l'isomérisation, ou encore le reformeur régénératif sont mis en service entre 1982 et 1994.

 

 

En 2000, Elf et Total fusionnent. Le groupe devient Total SA en mai 2003. La 2° raffinerie française s'étend au­jourd'hui sur 350 ha. Certes, elle a «poussé» le bourg de Donges plus au nord pour continuer son expansion et coupé ses habitants de leur lien au fleuve. « Mais les Dongeois savent ce qu'ils doivent à la raffinerie, grâce aux recettes fiscales, notamment », souligne l'actuel maire, François Chéneau. Des familles bretonnes, du nord et de l'est de la France, se sont aussi installées durablement à Donges. «La raffinerie, c'est des contraintes et parfois des nui­sances, mais elle a favorisé, au fil du temps, une vie sociale et associative dynamiques.»

Demain ? La raffinerie doit créer une unité de désulfurisation et une autre de production d'hydrogène d'ici 2021 à proximité de la ligne de che­min de fer. Son avenir passe par la déviation de la voie ferrée, c'est un fait.